De la pertinence de monter une roue à colonnes sur un chronographe 7750

Par R. Jay Nudds (traduit de l'anglais)

Pour qu'une montre fasse l'objet de convoitises, elle doit faire oublier sa nature artificielle. Elle doit donner l'impression de toujours avoir existé sous sa forme définitive, en renfermant un mystérieux mécanisme. Elle devrait être issue de la substance des rêves et donner l'impression de n'avoir jamais été souillée par la main de l'homme.

Telle est la raison d'être du puriste. Le collectionneur peut en effet consacrer des années à (virtuellement) parcourir le globe en quête du garde-temps qui répond à ces critères. Les signes manifestes d'usure disqualifieront immanquablement chaque candidat, et seuls resterons ceux dont l'usure ne témoigne que du passage du temps.

Dans la mythologie romaine, une seule des divinités pourrait être considérée comme porteuse des valeurs de l'horlogerie des Temps Modernes. Parmi les dieux capables d'influencer le cours du temps, seul Janus (dieu des commencements et des fins) incarne les valeurs de l'industrie horlogère.

illustration du dieu romain Janus, par Bernard de Montfaucon

 

Janus, qui lègue son nom au mois de janvier, est aisément reconnaissable à son double visage: l'un tourné vers le future et l'autre vers le passé. Chaque horloger qui se respecte doit garder un œil sur ce qui a été fait avant lui s'il veut pouvoir participer à la relève. Le conflit entre tradition et innovation est le propre de l'artisan. Le produit fini sera passéiste ou innovateur, mais il n'aura pas pu être mis en forme sans un compromis (une trêve) permettant au projet de démarrer.

Certaines montres reçoivent le bon équilibre: une réussite du savant mélange entre technique traditionnelle et innovation (matériau ou concept avant-gardiste) créera une synergie sublime et un style intemporel. Cela va ensuite inspirer des rituels et des émotions qui permettront de porter une montre et de l'apprécier au-delà de sa simple esthétique.

Tout nouveau, tout beau? Pas toujours. Le mieux est l'ennemi du bien, mais il n'est pas forcément indispensable. Les absolus deviennent relatifs, surtout en horlogerie.

Pour un produit résultant de processus mécaniques, la montre suscite paradoxalement une palette d'émotions chez le consommateur. Une montre donne l'heure, c'est vrai, mais elle signifie bien plus à son porteur qu'une machine ou qu'un outil purement fonctionnel : c'est un témoin des événements vécus.

Pour cette raison, les émotions que vous inspirent une montre et la façon dont vous la percevez ont plus de valeur que la somme de ses composants. On attend d'une montre de prix qu'elle ait une âme et qu'elle intègre des éléments superflus qui le signifient. Les montres traditionnelles ne sont pas plus précises que leurs contemporaines, mais les anciennes sont souvent les plus appréciées. C'est l'une des raisons qui ont amené à adapter la roue à colonne sur un chronographe 7750.

Le Valjoux 7750 est une sorte de pierre angulaire de l'horlogerie moderne. Sa sortie au début des années 1970 fut une révolution car il est l'un des premiers calibres dont la conception fut assistée par ordinateur. Lors du développement, son créateur Edmond Capt se fia à l'ordinateur pour simuler les processus cinétiques du mouvement. Ce travail permit de concevoir et d'industrialiser un mécanisme résistant, fiable et relativement bon marché.

ETA 7750 Valjoux, source ETA.ch
ETA 7750 Valjoux, source ETA.ch

 

La clé de voûte de la révolution apportée par Capt et son équipe est le système à came (également connu comme levier à coulisse). Cette came fut conçue pour remplacer la roue à colonnes dans son rôle traditionnel de "commande" ou de "mémoire" dans les chronographes classiques. La roue permet de séquencer les trois opérations du chronographe: départ, arrêt et remise à zéro.

Les leviers qui viennent s'appuyer sur la came (ou traditionnellement : la roue à colonnes) dictent les opérations du chronographe. Lorsque le poussoir de départ est enfoncé, il fait pivoter la came dont un des flancs vient déplacer le marteau.

Vidéo IWC Classic Pilot Pilot's Chrono watch reference 3706 Calibre 7922 movement , crédit Cannavaro Zigliani. Reproduction sous Fair Use
Vidéo: IWC Classic Pilot Pilot's Chrono watch reference 3706 Calibre 7922 movement.
Crédit Cannavaro Zigliani. Reproduction sous Fair Use.

Lorsque le poussoir de marche/arrêt est de nouveau actionné, la came bascule à nouveau, remettant le bloqueur dans sa position d'origine et désengageant le chronographe. C'est ici qu'apparaît la première différence entre la came et la roue à colonnes.

La came, lorsqu'elle doit arrêter le chronographe, revient à sa position d'origine. Elle n'a que deux positions possibles: marche et repos. Elle ne dispose donc que de deux surfaces dont le rôle est d'entrer en contact avec les leviers.

La roue à colonnes, quand à elle, est faite d'une seule pièce d'acier avec une denture à sa base et des colonnes verticales taillées avec une extrême précision. Les dents permettent à la roue de tourner, alternant en conséquence la position des leviers qui s'appuient sur les colonnes ou s'engage dans leur interstice. Détail important: elle ne tourne que dans un sens. Elle a donc de multiples surfaces qui interagissent avec les leviers, selon que le chronographe est engagé ou au repos. Cela signifie que la roue à colonnes doit être parfaitement façonnée pour garantir une fiabilité comparable à la came. Chacune des colonnes (et chaque interstice) doit être identique afin de se comporter comme la précédente ou la suivante.

brevet ETA, 2013
soummission d'ETA en 2011 pour un brevet de roue à colonnes

 

Capt était conscient de cette contrainte lorsqu'il dessina une alternative robuste et peu coûteuse. Sa came, qui pouvait être produite pas simple étampage, représentait un progrès en termes d'efficacité. Mais il perdait du terrain sur un flanc : jusqu'à ce jour, la roue à colonne est encore considérée comme une alternative prestigieuse à cause de son degré de précision élevé, qui nécessite une maîtrise parfaite de la production.

La came est moins chère, plus facile à produire, et permet de stabiliser la production en série. En bref, c'est une meilleure solution.

La roue à colonnes est traditionnelle, difficile à fabriquer, agréable à voir (surtout quand elle est bleuie à la flamme comme le font la Joux-Perret et Longines pour attirer l'attention dessus) et fait tout simplement plaisir. Elle a l'air de sortir d'un film de science-fiction et elle est presque trop belle pour être vraie. C'est une pièce symétrique à multiple facettes qui démontre une symbiose entre la forme et la fonction.

Le comble est que le 7750 n'a jamais été conçu comme mouvement de haut de gamme. Dans l'industrie, on le qualifie de "tracteur". Il est costaud et rustre, certainement pas délicat ni détaillé. C'est un char d'assaut sans fioritures.

En admettant la supériorité de la roue à colonnes, est-il pertinent de la monter sur un mouvement qui n'a pas été conçu pour elle? Est-ce défendable de réduire la roue à colonne en l'intégrant à un mouvement économique sans fioritures?

Je pense que oui. Le 7750 a longtemps été méprisé à cause de son image de mouvement de base, d'étalon-mètre du stricte minimum pour un chronographe mécanique suisse. Cela occulte la révolution qu'il a amorcé. Il n'est pas devenu le baron des chronographes mécaniques à cause de son faible coût ni de sa finition "brut de fonte", mais parce qu'il est fiable et qu'il excelle en tout point.

La conception assistée par ordinateur du 7750 lui a bien servi, mais pas en termes de cosmétique. Il n'est pas gracieux comme l'El Primero (dévoilé en 1969, quatre ans avant son arrivée sur les établis). Il est dur et franc. Sa finition de surface était basique, mais ses performances sont fiables et sincères. S'il aurait fallu choisir entre l'El Primero et le 7750 sur base de leur cosmétique, le fer de lance de Zenith l'aurait emporté la main haute. Comme le vilain petit canard, le 7750 est souvent méprisé à cause de sa laideur, mais sa beauté est cachées sous une couche de quelques microns...

Pour honorer l'arrivée d'une roue à colonnes, la qualité de finition apportée au 7750 est sérieusement revue à la hausse. Là où un rapide sablage aurait fait l'affaire, les côtes de Genèves, le perlage et le dorage des lettres sont de rigueur.

Valjoux 7750, La Joux-Perret, Concepto C2000RAC et Longines L688
Dans l'ordre: Valjoux 7750, La Joux-Perret (crédit photo Bruno Cracco), Concepto C2000RAC et Longines L688.
Note de l'éditeur: La Joux Perret et Concepto (dont l'origine est commune)
furent les premiers à greffer la roue à colonnes sur le Valjoux 7750.
En 2006, ETA a fait de même à la demande de Longines.

 

Ce 7750 embourgeoisé a la tête de l'emploi, suffisamment que pour prétendre détrôner l'El Primero! Mais avec cette amélioration cosmétique, peut-on miser sur l'esthétique et s'attendre à ce que la performance reste inchangée? Le jeu en vaut-il la chandelle? Les nuits blanches, l'impact sur la performance, le surcoût...

El Primero et 7750 roue à colonnes par La Joux-Perret
L'El Primero dans toute sa gloire, face au 7750 roue à colonnes par La Joux-Perret.
Image de droite: auteur inconnu, reproduction sous Fair Use.

 

Il semblerait que oui. Cela fait longtemps que l'horlogerie n'est plus à la recherche unilatérale de la perfection. Bien sûr, on est toujours en quête d'une montre qui fonctionne sans failles, mais l'industrie est plus intéressée par ce qui vend.

Les bibelots font vendre; et les bibelots qui peuvent être justifiés par la tradition, l'artisanat et la beauté font encore plus vendre. Le dispositif à came est exceptionnel, mais il est exceptionnellement banal. Cette came a l'air de sortir d'un laboratoire ou de l'écran d'un ordinateur. Elle est industrielle et privée d'âme. En bref, elle n'a rien de divin.

la came du 7751, pièce numéro 8171
La came du 7750, pièce numéro 8171

Avec son profil complexe, la roue à colonnes affiche clairement la froideur de son fonctionnalisme naturel, presque inhumaine.

En tant qu'horloger je connais les bénéfices du pragmatisme, mais je respecte la valeur des émotions. La première fois que j'ai vu une roue à colonnes bleue, mon sang n'a fait qu'un tour. Comment justifier mon enthousiasme devant quelque chose de si démodé, dépassé et obsolète?

Je n'étais pas indifférent parce que cela semblait approprié. Que cela apporte un plus ou pas n'est pas la question. Au bout du compte, ce qui compte vraiment est l'émotion que la montre va créer à votre poignet. Et si vous devez choisir entre la came ou la roue à colonnes, c'est à cette émotion que vous devriez vous fier.

Je sais personnellement ce que je choisirais. Et vous?