2010, révolution syndicaliste en République Populaire de Chine

Stefan Landsberger's Chinese Propaganda Poster Pages
scan de poster de propagande, collection Stefan R. Landsberger

Considérées comme acquises en Occident, la hausse des salaires, l'amélioration des conditions, la baisse du temps de travail et la lutte contre le licenciement sont une série de privilèges auxquels les millions d'ouvriers chinois ne pouvaient rêver jusqu'à cette année. L'escalade des suicides chez les employés de Foxconn, un constructeur et fabriquant de matériel qui travaille pour de nombreuses sociétés américaines (dont Apple) semble avoir mis le feu aux poudres. La chine est désormais en marche vers une révolution syndicaliste.

Basé à Taiwan, le Foxconn Technology Group fait partie du Hon Hai Precision group, un consortium coté à la bourse de Taiwan. Des articles incendiaires dans la presse occidentale ont surtout mis l'accent sur le contrat qui lie Foxconn à Apple, mais en vérité Foxconn travaille également pour le compte de prestigieux clients tels que Amazon, Cisco, Dell, Hewlett-Packard, Intel, Microsoft, Motorola, Nintendo et Sony.

Certes, Apple est le nom qui revient le plus souvent parce que suite à des plaintes, la firme de Cupertino fit un audit des usines Foxconn en 2006. Le géant à la pomme conclut que certaines plaintes étaient infondées, mais ils relevèrent que les usines faisaient travailler certains ouvriers au delà des 60 heures du Code de Conduite d'Apple et que 25% d'entre eux ne recevait pas de jour de repos par semaine. L'audit dévoila que certains ouvriers était sanctionnés en étant placés à des postes qui requéraient plus d'attention et que les débutants était traités comme des nouvelles recrues militaires. Foxconn avait l'habitude d'interdire aux ouvriers de parler pendant leur heures de travail, et de son propre aveu le groupe admit imposer près de 80 heures supplémentaires par mois, en violation avec les 36 heures autorisées par la loi chinoise. Le fabriquant asiatique poursuivit en justice un journalise chinois qui avait révélé ces informations, demandant un gel de ses avoirs.

Reporters sans frontière écrivit au PDG d'Apple Steve Jobs pour lui demander d'implorer Foxconn de retirer ses plaintes. En Occident, Apple utilise agressivement les moyens légaux pour lutter contre la fuite d'informations sur ses nouveautés. En juillet 2009, l'ouvrier Sun Danyong perdit la trace d'un des 16 iPhones dont il avait la responsabilité. Ses supérieurs pénétrèrent dans son appartement pour une fouille et il fut interrogé et battu. Sous pression, Sun se jeta du 12ème étage de son appartement. Entre les mois de janvier et mai 2010, dix ouvriers sur douze réussirent malheureusement à mettre fin à leur vie. L'impunité des molosses de Foxconn dans la lutte contre "l'espionnage industriel" ne s'arrête pas qu'aux ouvriers: un journaliste occidental se vit presque séquestré avant l'arrivée de la police, qui lui avoua qu'une éventuelle plainte de sa part aurait peu d'effet contre le statut exclusif dont jouit localement Foxconn.

À travers une lecture froidement statistique du nombre de vies humaines en jeu, certains journalistes ont tenté de démontrer que le taux de suicide chez Foxconn reste inférieur à la moyenne nationale, ce qui prouverait que l'on est mieux traité chez Foxconn que dans le reste du pays où en 2008 une personne réussissait à mettre un terme à sa vie toutes les deux minutes.

Ce raisonnement étend les 10 derniers suicides sur l'année complète, alors qu'ils ont eu lieu sur une période de 5 mois. Si l'on reste dans un froid calcul mathématique, en extrapolant à 24 par an les suicides pour 800'000 employés, on arrive à 3 / 100'000, ce qui est comparable au Koweït, qui vient en 90ème position dans le macabre classement des taux de suicide. La Chine est classée en 27e position, avec 27,8 / 100'000 (chiffres de 2003) et la France 18e.

Argument en faveur des cyniques donc: même avec les méthodes de chemises brunes de Foxconn, il y a moins de suicide chez eux qu'en France, pays qui compte parmi ceux qui offrent les meilleurs outils de pression syndicalistes. On peut donc continuer à acheter des produits fabriqués par Foxconn et dormir tranquille.

Ce qu'il faut retenir de Foxconn, c'est que ce groupe est sans doute symptomatique de cette industrialisation débridée et mal contrôlée, bien qu'elle n'en soit pas moins réglementée. Malgré l'emprisonnement de 24 journalistes, la censure d'Internet et le contrôle de l'information, rien ne peut empêcher les ouvriers d'utiliser le Web pour se mobiliser. Les travailleurs de Honda sont partis en grève et les forums regorgent de discussions à la recherche d'alternatives à cette brutale exploitation capitaliste soutenue par omission par le Parti Communiste Chinois.

Avec une population de plus de 1,3 milliards la Chine compte 348 millions d'utilisateurs d'Internet, presque la moitié de l'Europe (du Portugal à l'Oural). Parmi ces internautes, 61,5% ont moins de 29 ans, 12,1% ont fait des études supérieures et 42,5% gagnent moins de 146 dollars US par mois. Le salaire moyen est toujours à prendre avec des pincettes puisque le coût de la vie est loin d'être le même partout. Mais si l'on compare la parité de pouvoir d'achat avec celle de la France: 6'600 contre 32'800, soit 5 fois moins; ces 145 dollars représentent 10 fois moins que le SMIC. On constate donc que ce salaire représente moins de la moitié du minimum équitable.

Honda a lâché du lest en augmentant les salaires de 24 à 32%, mais c'est surtout Foxconn qui a fini par doubler les salaires après primes. Si les 800'000 ouvriers de Foxconn ont droit à ces avantages, il n'y a plus de raison pour que l'étendu de la classe ouvrière reste à l'écart. C'est un échec et mat pour les industriels, qui sont désormais condamnés à améliorer leurs contrats de travail pour empêcher les ouvriers d'abandonner le navire vers des cieux plus cléments. On peut donc s'attendre d'ici la fin de l'année à une véritable révolution syndicaliste en Chine qui va s'étendre à l'ensemble du pays comme une tache d'huile.

Cette augmentation du coût de l'ouvrier va irrémédiablement se répercuter sur le coût de revient des produits en provenance de Chine. Le client occidental final que nous sommes acceptera difficilement de payer plus pour le même produit, le contracteur n'acceptera pas de réduire ses marges et il ne restera au patron d'usine qu'à délocaliser la production vers des régions intouchées par ce syndicalisme contrariant, quelque part entre la Russie et l'Inde. Enfin ce jeu de chaise musicale pourra durer quelques temps: il reste encore quelques continents à exploiter tels l'Amérique du Sud, et en dernier, l'Afrique.

Quelles conséquences sur l'industrie de l'horlogerie?

Eh bien ce sont pas mal de réalités qui vont être remises en question.

Du coté des contracteurs (les marques), cela va renforcer le potentiel de développement de nouveaux marchés en Chine. Ce pouvoir d'achat doublé va indubitablement augmenter le poids de la classe moyenne, avec des centaines de millions de clients potentiels à ajouter aux classes aisées qui étaient déjà en augmentation.

De l'autre, on verra de moins en moins de chinoiseries à deux balles, et le niveau de qualité va s'améliorer pour refléter les nouveaux coûts de production. Les montres chinoises coûteront juste un peu moins cher que les suisses. Évidemment, ça va laisser moins de marges aux as du Swiss Made, qui avaient pour habitude de jongler avec la sous-traitance en Chine des 49% de la valeur ajoutée de leurs montres.

La délocalisation donnera peut-être un jour des montres "Swiss Made" avec les composants fabriqués au Tchad et au Sierra Leone, pays actuellement en tête du classement des plus pauvres. Ce jour là, on pourra enfin dormir avec la conscience tranquille en sachant qu'il ne reste plus que deux sièges dans cette "chaise musicale" de la délocalisation.