Tonton Hayek nous a quittés
By Ze White Rabbit | juillet 29th, 2010 | Category: Actualité, Dissertation | No Comments »
Lundi 28 juin 2010 le cœur de Nicolas George Hayek, jusqu’alors en bonne santé, a cessé de (se) battre. Tonton Hayek, c’est le surnom d’abord railleur et finalement affectueux que j’utilisai tout au long de mon expérience de collectionneur de montres pour désigner ce personnage qui s’est battu pour préserver le savoir-faire horloger en Suisse; qui s’est révélé entrepreneur hors pair et le stratège de la renaissance de l’horlogerie suisse. Tonton Hayek est cet homme engagé et haut en couleurs, récipient de multiples récompenses et titulaire de plusieurs doctorats honorifiques que j’appris à apprécier et estimer à travers ma découverte du monde de l’horlogerie.
Un accident de parcours
À la base, rien ne destinait ce libano-américain au métier d’entrepreneur. C’est à la suite d’une attaque cérébrale non fatale de son beau-père que le jeune Nicolas G. Hayek, licencié en mathématique et physique, doit prendre en main l’entreprise de la belle famille. De fil en aiguille il se spécialise dans la consultance pour l’aciérie et la fonderie. Il s’est déjà taillé une réputation de Tonton equalizer à la Robert McCall (résolveur de problème), lorsque l’un de ses rapports permet à la confédération de réaliser de sérieuses économies dans le dossier des chars Léopard.
Nouveau volet de la technologie horlogère
Dans la course à la précision, le cristal de quartz s’avère offrir le meilleur compromis que le balancier à ancre suisse en terme de fréquence de marche, autonomie et miniaturisation. Les suisses commettent l’erreur fatale de cantonner le quartz aux montres de luxe, tandis que les japonais s’attèlent eux à l’adapter à la production de masse. La vétuste horlogerie Suisse se retrouve submergée par un Tsunami de montres nippones bon marché et les marques helvétiques qui ne sont pas contraintes à mettre clef sous porte se retrouvent débitrices des banques. En 1983, il reste deux grands pôles horlogers en Suisse, l’ASUAG et la SSIH, qui ont chacun intégrées ces fabriques chez lesquelles les marques avaient l’habitude d’apporter leurs plans de mouvements pour en faire fabriquer les ébauches. La crise du quartz marque l’arrêt de cette ère de recherche et de développement.
Dans une vision à très court terme les banques ne songent qu’à revendre au poids du métal ce gigantesque outil industriel. Convaincu qu’il faut préserver le savoir-faire, le Tonton equalizer propose de fusionner les ASUAG et SSIH, idée qui reçoit l’aval des politiques. Certains regardent d’un œil méfiant ce Tonton macoute auquel ils sont obligés de céder pour une bouchée de pain leur entreprise endettée jusqu’au cou. Le lancement en bourse du nouveau groupe SMH quelques années plus tard vient rajouter de l’eau à leur moulin de suspicions.
La montre Swatch, pierre fondatrice du nouvel édifice
De nombreux journalistes attribuent à tort la paternité de la montre Swatch à Nicolas G. Hayek. En vérité, le projet est pratiquement au point lorsqu’il arrive aux commandes du consortium. Au départ, il s’agissait d’un projet de l’ASUAG visant à fabriquer la montre la plus plate au monde. Pour gagner de la place on a éliminé ponts et platine, et les composants sont montés sur le bloc qui fait double-fonction de carrure. Le résultat peut être adapté à un châssis en polymère qui utilise 2 fois moins de composants qu’une montre japonaise. Hayek a l’inspiration d’exploiter ce projet pour donner du travail à l’immense outil industriel qu’était la SMH et de produire du quartz suisse moins cher que le japonais pour créer un fond de commerce. La montre est lancée en 4 couleurs basiques et la distribution se focalise sur les USA et quelques pays européens en négligeant l’Italie.
Frustrés, les latins qui traversent l’Atlantique se procurent cet objet de convoitise et contribuent involontairement à lancer la Swatch-mania, qui prendra son essor lorsque l’on décide de faire dessiner les montres par des créatifs et qu’un directeur italien met au point le concept de Swatch store, qui sera inchangé depuis. L’inertie gagnée avec le bas de gamme permet de relancer le milieu et haut de gamme avec des hommes de confiance tels que le luxembourgeois Jean-Claude Biver. Dans un pragmatisme qui sera sa signature d’entrepreneur hors pair, Nicolas G. Hayek décide de positionner les différentes marques par gamme de prix, pour éviter qu’elles ne marchent sur les plates-bandes des autres.
Une renaissance partielle de l’horlogerie suisse
Les japonais, en plus d’avoir été les premiers à produire en série du mouvement à quartz, développent le premier mouvement analogique à quartz de série qui, hérésie, se retrouve dans des montres Cartier. La SMH, future Group Swatch, redouble alors d’effort pour proposer une alternative Swiss Made aux chronographes analogiques à quartz. À Baselworld, le poids de son portefeuille de marques lui permet d’obtenir un emplacement central, d’où il mènera la danse chaque année.
Entre 1992 et 1997, Nicolas G. Hayek tente de créer une révolution en automobile en y appliquant son pragmatisme industriel. Le projet prend une tournure qu’il estimera prématurée avec la prise en main des choses par Daimler et le lancement de la Smart. Du coté des mouvements mécaniques, la recherche est inexistante. Les fabriques ETA raclent leurs fonds de tiroirs et vont mettre à jour, finaliser et fiabiliser les quelques familles de mouvements mécaniques qui leur restent. Ils disposent de 2 mouvements à remontage manuel: le Peseux 7001 et l’Unitas de montre de poche disponible en version Lépine et savonnette. En mouvement automatiques, la fabrique étoffe son offre avec quelques familles qui donneront le 2671, le 2824-2, le 2892-A2 et le 7750, un chronographe automatique à came révolutionnaire de par son rapport qualité-prix.
Le mouvement mécanique repart lentement, stimulé par la demande des marchés italiens et allemands. Détail important: les marques qui ont survécues à la crise du quartz sont trop occupées à leur consolidation pour investir en R&D de nouveaux mouvements. Tout le monde est content de pouvoir puiser dans les catalogues des rares fabriques nationales: principalement ETA, Ronda et ISA. Les finisseurs Sellita et Soprod font leur beurre en proposant des calibres mécaniques finis à partir d’ébauches ETA et parfois moins cher que ce qu’ETA est capable de proposer. Lemania, une prestigieuse fabrique d’ébauches, rencontre moins de succès avec son 1873, ses calibres 1341 et 5100 à compteur de minutes central et le 8810 à double barillet hérité de chez Longines.
À la fin des années 1990, j’observe une raréfaction des mouvements Lemania que j’attribue par erreur à une volonté de Nick G. Hayek, ce qui m’amène à le qualifier de Tonton macoute. En réalité, c’est la cupidité des marques d’horlogeries qui marque l’arrêt progressif de la production de ses remarquables calibres. Préférant les marges offertes par les produits ETA, les marques boudent en effet les produits Lemania. À nouveau, Nicolas G. Hayek doit trouver une solution pour préserver le savoir-faire et l’outil industriel, et il restructure la Nouvelle Lemania, qui continuera à produire le 1873 pour Omega, des variantes du 1341 pour Breguet et des ébauches de chronographes pour des clients de longue date tels que Patek Philippe et Vacheron Constantin. L’arrêt de production du 5100 déçoit de nombreux amateurs des montres militaires qui ont rendu ce calibre populaire, mais c’est une fatalité vu qu’aucune marque ne lève le doigt pour participer à l’investissement de renouvellement de l’outillage.
Mes reproches de réduction de la diversité des mécanismes sont étayés lorsque le Swatch Group acquiert la marque allemande Union Glashütte, achetée avec Glashütte SA. Pour le collectionneur, ces marques ont une originalité grâce à leurs mouvements de conception et de fabrication allemande. Après la chute du rideau de fer, la production de Glashütte SA était repartie avec le calibre 10.30, une élaboration contemporaine du Spezichron de la période communiste dont le train fut utilisé pour élaborer le nouveau calibre 39. Union avait eut droit à une version simplifiée du Glashütte 39, le calibre 26. Dans un pragmatisme industriel, Swatch Group décide d’arrêter la production de calibres de conception allemande pour utiliser à la place les calibres maisons fiabilisés, qui seront donc fabriqués dans les usines allemandes.
Le Castorama de la montre
La nouvelle tendance des fabriques de mouvements à développer en interne épargne aux marques les lourds investissements en maintenance et renouvellement de l’outil industriel. Ces dernières s’habituent à l’idée de tarifs et délais toujours à leur avantage et réinvestissent les bénéfices croissants dans le marketing, négligeant la R&D de mouvements et contribuant à une stérilité de l’innovation. Quelques rares marques comme Nomos, Oris ou Ventura se distinguent entre les années 1990 et 2000 par leur volonté et leur efforts d’investissements pour se doter de modules propres, voire de mouvements maison.
Cette contrainte de rentabilité de l’outil industriel, Nicolas G. Hayek (désormais entouré de son fils et sa fille) y est confronté semaine après semaine puisqu’il est à la tête du plus grand parc industriel horloger d’Europe. Le prix public d’une montre mécanique suisse a quintuplé en quinze ans, mais personne ne trouve normal que le prix des calibres n’augmente également, ne fut-ce que du double. Le Swatch Group tente tout pour maintenir les coûts bas, y compris la délocalisation de certaines opérations en Extrême-Orient, erreur stratégique corrigée par la suite, mais qui pourrait être à l’origine de l’apparition de parfaits clones chinois du 7750.
À chaque réajustement du prix des mouvements, les Hayek doivent continuer à subir les rouspéteurs. Arguant le besoin de limiter l’utilisation de ses mouvements dans la contrefaçon, le Tonton flingueur annonce en 2003 la cessation de livraison d’ébauches. Une fois de plus, ETA déroge à sa tradition de fabrique d’ébauches en intégrant le finissage. Ceux qui apportaient le moins de valeur ajoutée aux ébauches portent plainte auprès de la COMCO et n’obtiennent qu’un report d’échéance. Les brevets des mouvements ETA sont depuis tombés dans le domaine public et Sellita et Indtec se retroussent les manches pour mettre convertir leur parc industriel en fabrique de clones ETA.
En 2005, probablement frustré par la position avantageuse et peut-être avantagée du Swatch Group à Baselworld, Richmond décide d’organiser le SIHH à Genève, un salon de « Haute Horlogerie » qui peinera constamment à se positionner sur le calendrier. Dans cette stérilité créative de l’industrie mécanique de masse que je déplore au long des années, aucune coalition n’existe avec une volonté commune de concevoir et fabriquer des mouvements économiques et performants. Les rares initiatives visent presque toujours le haut de gamme (BNB concept, Concepto, La Joux-Perret ou Technotime) et les seules marques à avoir tenté quelque chose ont choisit le raccourci de dessins en provenance l’Extrême-Orient (TAG Heuer et Zodiac).
Nicolas G. Hayek, qui a désormais laissé le devant de la scène à son fils Nick Junior, se consacre à la consolidation de la marque Breguet, notamment à travers la recréation sur bases de photographies d’époque d’une montre jadis commandée par Marie-Antoinette. Un dénouement rocambolesque permettra au musée de Jérusalem ou elle avait été volée quelques décennies plus tôt de remettre la main sur cette pièce unique.
Le calme face à la crise des Subprimes
Les banquiers, une race de beaux-parleurs que l’histoire a enseigné à Nicolas G. Hayek d’éviter comme la peste, réussissent en 2007 à mettre l’économie mondiale en péril. L’horlogerie n’est pas épargnée et subit un processus de sélection naturelle qui élimine au passage les managers et les marques purement spéculatives. L’entrepreneur a connu les heures le plus sombres de l’horlogerie suisse, et ce n’est pas une nouvelle crise qui va l’intimider. Contrairement à tous ses concurrents, le Swatch Group ne licencie personne et ne réduit pas la voilure de sa flotte industrielle. Il sait que sa force n’est pas basée sur la spéculation ou le marketing, mais sur la valeur humaine d’un équipage de 20 000 employés.
C’est la tête haute que le conglomérat passe la vague creuse de la crise et en ressort plus fort que ses concurrent. L’industrie automobile mondiale en prend plein la figure, et Nicolas G. Hayek ressort son projet de révolution automobile en fondant Belenos Clean Power, une start-up destinée à l’élaboration d’automobiles propulsées par batteries à hydrogène dont l’un des membres du comité est l’acteur George Clooney, également ambassadeur d’Omega.
La cigale et la fourmi
«Vous chantiez ? J’en suis fort aise. Eh bien ! Dansez maintenant. » De nouvelles plaintes auprès de la COMCO pour augmentation de prix font monter la moutarde au nez du Tonton flingueur, et c’est en frappant du poignet qu’il annonce en décembre 2009 la cessation de toute fourniture de composants à la concurrence, surtout à ceux qui chantaient à qui voulaient l’entendre leurs prétentions de manufacture.
L’annonce de 2003 était elle l’écriture sur la muraille de Babylone? Si l’on considère le coté visionnaire et planificateur de Nicolas G. Hayek, l’hypothèse de la préméditation est plus plausible que celle d’un coup de tête. Sans le veto de la COMCO, l’annonce de décembre 2009 signifierait que l’entièreté des usines appartenant au Swatch Group ne travaillerait plus que pour les marques du groupe. Et le conglomérat fabrique de tout: des aiguilles au bracelet en passant par le résonateur quartz et les couronnes de remontoir. Étonnamment, de nombreux blogueurs et forumeurs ont donné l’impression de ne pas distinguer la différence entre cette annonce et celle de 2003.
La relève
Hayek père n’a pas négligé les détails. Ses trois héritiers: sa fille Nayla, son fils Nick et son petit-fils Marc ont tous les trois des rôles-clés aux commandes de l’entreprise. Il a initié l’importante maneuvre stratégique décrite précédemment qui, si elle est mise en place, permettra au Swatch Group de ne plus se suffire qu’à lui-même. Hayek a remodelé la traditionnelle fabrique d’ébauches ETA en un efficace outil de conception, fiabilisation et industrialisation de mouvements finis basés sur son catalogue de calibres.
Avec la participation des marques sœurs, ETA est en train de diversifier sa gamme de mouvements: Omega dispose à présent d’une palette complète de calibres qui lui sont propres. Longines jouit de l’exclusivité d’un module multi-rétrograde et d’une variante à roue à colonne du Valjoux 7750, probablement l’une des réalisations sur base de ce mouvement les plus abordables du marché. ETA garde une force de frappe car sa taille, son inertie et son efficacité lui permettent de rester compétitive.
Conclusion
Pour reprendre une image exprimée par Grégory Pons: Nicolas G. Hayek était le dernier des entrepreneurs dans une horlogerie peuplée de managers qui ne gèrent pas leurs propres sous. Ayant moi-même perdu l’équivalent de quatre mois de salaire dans la crise boursière, je partagerai le reste de ma vie cette méfiance que Nicolas G. Hayek exprimait à l’égard des spéculateurs et autres acrobates de la finance. En trente ans, Nicolas G. Hayek a remis sur pied la flotte industrielle horlogère, il l’a consolidée et lui a donné le bon cap.
Tonton Hayek a démontré la viabilité d’une gestion entrepreneuriale basée sur la symbiose entre valeur humaine et valeur ajoutée. Sa philosophie de synergie et de travaille d’équipe est une source d’inspiration journalière pour tout travailleur. Comme un tonton qui apporte les cadeaux à chaque Noël, Nicolas George Hayek nous a permis de rêver. En tant que collectionneur de montres, c’est grâce à sa vision, son engagement et sa détermination que je peux aujourd’hui cultiver ma passion.